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Comment la CIA est devenue incontrôlable

Des frappes de drones à la torture de prisonniers, du contrôle mentale aux expérience sur des populations, l’agence tire les ficelles de la politique extérieure américaine depuis le 11 septembre 2001. Et il y a fort à parier qu’elle continuera de le faire dans les années à venir.

Dennis Blair n’était pas content. En mai 2009, cet ancien amiral de la marine américaine officiait en tant que directeur du renseignement national (DNI). En théorie, ce titre lui donnait le contrôle sur la CIA et les seize autres agences de renseignement de Washington. Mais en réalité, il était impuissant, même pour désigner le senior spy, «premier espion» d’un pays donné (un titre qui, durant des décennies, revenait traditionnellement aux «chefs de station» de la CIA dans différentes capitales, de Londres à Beyrouth). Blair se sentant habilité à le faire, il envoya –sans consulter la Maison Blanche– un ordre écrit annonçant que le DNI serait désormais celui qui désignerait la plupart des senior spies. Mais ce n’était pas le changement le plus important: la personne choisie pouvait désormais provenir de n’importe quelle agence de renseignement américaine. Blair eut beau affirmer qu’il s’agirait presque toujours d’un membre de la CIA, cela n’eut pas l’heur de plaire au directeur de l’époque de la CIA, Leon Panetta, qui répondit en envoyant un message à tous ses bureaux à l’étranger leur demandant d’ignorer complètement la note.

Les médias évoquèrent une guerre de clochers. Si c’en était une, elle était bien inégalitaire: le bureau de Blair était totalement impuissant, balayé d’un revers de la main par une CIA s’accrochant à son propre pouvoir.

Quelques mois plus tard, alors que les quatre années du premier mandat tumultueux de Barack Obama touchaient à leur fin, Blair y vit une nouvelle occasion de réaffirmer les prérogatives de son bureau, écrit le journaliste Mark Mazzetti dans The Way of the Knife, un récit détaillé de cette période. Ayant hérité de George W. Bush plusieurs dossiers hautement confidentiels au sujet d’opérations secrètes, Obama avait voulu tous les passer en revue un par un. Les dossiers en question impliquaient notamment des activités de la CIA visant à freiner le programme nucléaire iranien et l’utilisation de drones pour tuer des activistes au Pakistan. Une fois de plus, l’absence d’autorité de Blair apparaissait de manière évidente: le DNI, tel que l’avait défini la législation de 2004 à l’origine de la fonction, devait servir de point de convergence entre les services de renseignement et le gouvernement américain. Il avait son mot à dire sur les questions budgétaires, mais n’avait aucun pouvoir sur les missions secrètes à l’étranger.

Blair n’aimait pas que la CIA soit en liaison directe avec la Maison Blanche pour les missions secrètes de ce genre. À ses yeux, les programmes de ce type pouvaient facilement aller au-delà de leur but initial et servir de solutions dangereusement faciles –et tentantes– à des dirigeants ne sachant plus trop comment gérer des sujets aussi complexes que, par exemple, la question de l’Iran. Blair souhaitait que chaque programme soit pleinement étudié et débattu par les membres du Congrès avant que ne soit prise la décision finale de le poursuivre, de le modifier, voire de l’abandonner. Panetta, qui ne l’entendait pas de cette oreille, rétorqua que toute tentative d’imposer des guides ou des procédures formelles à la CIA ne ferait que nuire à l’efficacité de ses programmes. Une fois que tout fut dit, au printemps 2009, le gouvernement accepta officiellement tous les programmes de la CIA à l’étranger, ouvrant la voie à un véritable déluge de financements (en 2013, par exemple, l’agence a réclamé pas moins de 14,7 milliards de dollars de budget, soit une augmentation conséquente par rapport aux 4,8 milliards qu’elle avait reçus en 1994, à en croire le Washington Post et les documents révélés par Edward Snowden).

À la même période, en demandant à la Maison-Blanche d’accroître de manière significative la guerre secrète menée par la CIA contre al-Qaïda et ses alliés, Panetta pensait pouvoir obtenir cinq des dix choses qu’il réclamait, a écrit Daniel Klaidman dans Kill or Capture. Au lieu de cela, il les obtint toutes, d’après Mazzetti, y compris des budgets pour acheter plus de drones armés et l’autorisation explicite de les utiliser dans des zones du Pakistan plus vastes qu’auparavant: «La CIA obtient tout ce qu’elle veut», aurait sèchement dit Obama à ses conseillers. Sept mois plus tard, Blair était poliment dirigé vers la sortie.

Depuis sa création en 1947, la CIA a peu à peu délaissé sa fonction première –l’espionnage de gouvernements étrangers– pour se consacrer de plus en plus à la traque et à l’assassinat de personnes ciblées dans un nombre grandissant de pays. On sait depuis un moment déjà que l’importance et l’influence croissantes de l’agence dans le combat contre-terroriste reflètent son habileté à traquer les ennemis des États-Unis à l’étranger, du Pakistan au Yémen. Il est en revanche plus surprenant de constater que la CIA est aussi devenue experte dans l’art de se sortir des scandales publics et de contrer aussi bien le DNI que ses adversaires politiques à la Maison Blanche, au Congrès, au ministère de la Défense ou dans le reste de la communauté du renseignement. Par ses machinations, la CIA a réussi à affaiblir, voire éliminer, les contrepoids les plus importants à son propre pouvoir.

Cette puissance et cette autonomie accordée à la CIA ont eu, à n’en pas douter, des répercussions importantes au niveau mondial. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, une part importante de ce que le monde associe à la politique extérieure américaine –des frappes aériennes de drones au Moyen-Orient au réseau de prisons secrètes, en passant par les tortures sur son propre territoire– trouve son origine à Langley, où se situe le siège de l’agence. Et compte tenu de la prédominance actuelle de la CIA, elle semble destinée à garder un rôle disproportionné dans la manière dont les États-Unis agissent et sont perçus à l’étranger. Étant à l’avant-poste de la nouvelle guerre qui se profile au Moyen-Orient, il y a fort à parier que sa primauté sera à nouveau mise à l’épreuve.

Aujourd’hui, la CIA est le fer de lance des efforts du gouvernement américain pour repousser l’État islamique, qui contrôle de vastes portions des territoires irakien et syrien. Dans de petites bases le long des frontières turque et jordanienne, des officiers de la CIA ont participé au recrutement et à la formation des membres de l’opposition syrienne dite modérée afin qu’ils puissent vaincre l’État islamique et, finalement, déloger de Damas le régime du président syrien Bachar el-Assad. En outre, la CIA s’est chargée de faire passer des armes et autres fournitures aux rebelles. Pendant ce temps, le Pentagone, qui dépasse de loin la CIA par sa taille, par ses ressources et par le soutien qu’il reçoit du Congrès, a envoyé ses forces spéciales dans la région pour mener quasiment les mêmes missions de formation et d’entraînement. Mais si les deux piliers de la sécurité nationale devaient entrer en conflit à propos de l’Irak et de la Syrie, on aurait tort de croire que la CIA risquerait d’être perdante. En effet, depuis le début de la guerre contre le terrorisme, il y a quatorze longues années, elle n’a cessé de remporter ce type de batailles.

Un drone Predator dans le ciel yéménite

Au printemps 2002, un drone Predator volant silencieusement dans le ciel yéménite observa un gros 4×4 sur un chemin de terre d’une région très peu peuplée de ce pays pauvre. Les techniciens en charge de la surveillance des vidéos du drone avertirent le directeur de la CIA de l’époque, George Tenet, qui supervisait les efforts pour retrouver Qaed Salim Sinan al-Harethi, le commandant d’al-Qaïda au Yémen, suspecté d’être à l’origine de l’attentat d’octobre 2000 contre l’USS Cole, qui tua dix-sept marins et en blessa des dizaines d’autres. La CIA semblait enfin tenir le terroriste. Tenet contacta le lieutenant général Michael DeLong, un haut officier du commandement central des forces américaines, et lui demanda de décider quoi faire. Dans une interview accordée à l’émission Frontline de PBS, DeLong s’est ensuite souvenu avoir entendu Tenet déclarer: «Ce 4X4… c’est là qu’il se trouve.» «Ok, c’est bon, vous pouvez le descendre», lui aurait-il répondu.

Tenet transféra l’ordre et le drone envoya un missile Hellfire vers le véhicule, qui fut pulvérisé. La frappe tua Harethi, ainsi que plusieurs activistes de rang inférieur. Premier assassinat confirmé, par un drone de la CIA, d’un terroriste recherché, l’évènement constitua un tournant dans l’étonnante mutation de l’agence, passée de «service d’espionnage traditionnel s’adonnant au vol de secrets de gouvernements étrangers», comme le décrit Mazzetti, à une «machine à tuer, un organisme entièrement dédié à la chasse à l’homme».

Le siège de la CIA à Langley (via Wikimedia Commons).

Cet assassinat ciblé n’entraîna aucune contestation ni aucun véritable examen de conscience au sein de la CIA. Au contraire, l’agence semblait de plus en plus à l’aise pour éliminer les ennemis des États-Unis à travers le monde. En 2004, elle s’engagea encore plus intensément dans les assassinats en engageant des professionnels extérieurs en liens avec Blackwater (société de mercenaires devenue tristement célèbre suite à divers abus en Irak) pour tuer des activistes sur le terrain. En juin 2009, Panetta informa le Congrès de l’existence de ce programme secret en ajoutant qu’il y avait mis fin rapidement après avoir pris la tête de l’agence, plus tôt dans la même année. Il déclara que les professionnels en question n’avaient tué personne –ce que confirmèrent plusieurs autres représentants de l’agence– mais cela ne put suffire à calmer la colère des parlementaires, furieux que la CIA ait pu effectivement recruter des mercenaires pour tuer des ennemis, sans véritable contrôle du gouvernement.

L’assassinat d’Harethi constitua un changement profond dans la politique de l’agence. Ce fut sans doute même un véritable bouleversement pour nombre d’anciens de la CIA, qui avaient été formés dans les années faisant directement suite aux auditions de 1975 par la commission conduite par le Démocrate de l’Idaho Frank Church, qui avait décrit en détail les tentatives avortées de la CIA visant des leaders étrangers. L’année suivante, Gerald Ford, le président de l’époque, signa l’ordre exécutif 11905, qui interdit à la CIA de s’engager dans des assassinats politiques où que ce soit dans le monde.

Néanmoins, la CIA renoua avec force avec les assassinats suite aux attentats du 11 septembre 2001, Bush et Obama faisant des drones leur arme de choix dans la chasse à l’homme menée contre les ennemis des États-Unis à travers le monde. Les représentants de la Maison Blanche et de la CIA affirment que ces véhicules sans équipage permettent un niveau de précision historiquement élevé, qui permet de faire très peu de victimes civiles. Les groupes de défense des droits humains, en revanche, ont rassemblé un nombre conséquent de preuves pour dire que les frappes ont tué des centaines de personnes innocentes.

Rien qu’au Pakistan, le Bureau of Investigative Journalism estime que les drones de la CIA ont tué pas moins de 960 civils, dont 207 enfants, entre juin 2004 et avril 2015. Le gouvernement américain, qui s’est même servi de drones contre ses propres ressortissants, ne doute pas, en revanche, de la valeur de ces appareils. «Des dizaines de dangereux chefs, formateurs, fabricants de bombes et autres hommes d’al-Qaïda ont été éradiqués du champ de bataille, a déclaré Obama en mai 2013, lors d’un long discours à propos du programme. Des projets terroristes ont été déjoués. Ils visaient des vols internationaux, les systèmes de transports américains, des villes européennes et nos troupes en Afghanistan. Pour le dire plus simplement, ces frappes ont sauvé des vies.»

La CIA avait proposé il y a fort longtemps d’utiliser les drones Predator armés auxquels Obama faisait référence –ce qui montre bien que l’agence travaillait déjà sur le contre-terrorisme bien avant que cela ne devienne la priorité de Washington. Après avoir créé son Counterterrorist Center (centre de contre-terrorisme, plus tard renommé Counterterrorism Center) en 1986, la CIA a affecté une équipe à la seule traque d’Oussama ben Laden en 1996 et, comme le dit George Tenet, alors directeur de l’agence, a déclaré «la guerre» à al-Qaïda dès 1998. «Ce n’est pas le ministre de la Défense [qui l’a déclarée], explique Hank Crumpton, qui a eu une longue carrière à la CIA avant de devenir le coordinateur du contre-terrorisme au Département d’État. Ni le directeur du FBI, ni qui que ce soit dans la communauté du renseignement n’a endossé ce type de leadership.»

L’abondance de moyens consacrés par la CIA au contre-terrorisme a rendu son incapacité à détecter ou prévenir les attentats du 11 septembre 2001 encore plus retentissante. Suite aux attentats, le gouvernement américain a créé une commission bipartisane de dix spécialistes de Washington pour examiner les circonstances du désastre et recommander des manières de réduire les risques d’autres attentats. Dans son rapport, publié en 2004, la commission fustigeait la CIA pour ne pas être parvenue à pister deux des terroristes potentiels, Khalid al-Midhar et Nawaq Alhazmi, et pour ne pas avoir «informé le FBI du visa américain de l’un des futurs terroristes, ni du voyage aux États-Unis de son acolyte». Un autre rapport, rédigé par une commission d’enquête composée de membres du Sénat et de la Chambre des représentants, permit de découvrir que la CIA savait que les deux hommes étaient en lien avec le terrorisme international, mais qu’elle n’avait transmis l’information au FBI que quelques semaines avant les attentats. Comme le découvrit la commission, ce retard fit que le FBI fut incapable de profiter du fait que l’un de ses informateurs était en relation avec l’un des terroristes. «Les contacts de l’informateur avec les terroristes, s’ils avaient été exploités, auraient fourni au FBI de San Diego ce qui aurait sans doute été la meilleure chance de la communauté du renseignement de tuer dans l’œuf le projet 11-Septembre», concluait le rapport de la commission.

La CIA s’est aussi trompée en beauté à propos de l’arsenal supposé d’armes de destruction massive de Saddam Hussein, une erreur cataclysmique qui a ouvert la voie à la guerre en Irak et a entaché la réputation de l’agence de manière indélébile. Plus récemment, on l’a accusée de n’avoir su totalement prévoir la montée de l’État islamique ou les projets russes d’invasion et d’annexion de la Crimée. Obama lui-même a semblé adresser des reproches à la CIA et aux autres agences de renseignement quand, fin 2014, il a dit que la communauté du renseignement avait, de manière collective, «sous-estimé» à quel point le chaos syrien entraînerait l’émergence de l’État islamique. La CIA et ses défenseurs insistent sur le fait que l’agence avait envoyé très tôt des avertissements tant sur les islamistes que sur Vladimir Poutine, avertissements que la Maison Blanche avait ignorés.

 

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